Catéchèse du 19 août. Thème : "Vivre dans le monde en véritables adorateurs de DIEU"

Mgr Ricard, Archevêque de Bordeaux

vendredi 19 août 2005



« Ils regagnèrent leur pays par un autre chemin » (Mt 2, 12)

Nous sommes invités à vivre dans le monde en véritables adorateurs de Dieu. Mais qu’est-ce qu’être un adorateur de Dieu ? Qu’est-ce qu’adorer Dieu ? Le langage courant traduit ce terme par « aimer avec passion ». Et de fait, l’étymologie de ce mot ad-os vient nous indiquer que ce terme exprime l’action d’approcher la main de la bouche et de l’en écarter pour envoyer un baiser. Sur des graffiti antichrétiens des premiers siècles, à Rome, au Palatin, on voit un Christ en croix avec une tête d’âne et un petit personnage qui envoie un baiser au Christ. Au bas du dessin, quelques mots sont griffonnés : Alexamenos adore son Dieu. L’adoration est une affaire d’amour. Je retiens donc de cela qu’adorer veut dire aimer Dieu, le vénérer, vivre une amitié profonde avec lui. Adorer Dieu, c’est le mettre au centre de sa vie, c’est avoir soif de lui, c’est vouloir vivre une relation profonde de foi et d’amour avec lui. Rien n’est plus opposé à l’adoration pour des personnes qui se disent croyantes que de donner à Dieu dans sa vie un strapontin ou une petite case à côté d’autres ( en le réduisant à n’être qu’une tradition familiale, une croyance, une valeur ou un simple réconfort pour temps de stress)

Peut-on maintenant aller plus loin et décrire de façon plus détaillée l’expérience de l’adoration ? L’adoration implique une triple composante : l’expérience d’être aimé de Dieu, d’aimer Dieu et d’aimer avec Dieu.

1) ÊTRE AIME DE DIEU

Celui qui adore va être marqué par l’objet de son adoration, par l’image de la divinité qu’il adore. Toutes les religions ne suscitent pas les mêmes adorateurs. Ceux qui sont des adorateurs de Satan dans certaines sectes sataniques seront marqués dans leur propre vie par leur type même d’adoration.

Les vrais adorateurs selon la foi chrétienne sont les adorateurs d’un Dieu qui s’est voulu proche des hommes. Dans le livre du Deutéronome, le peuple d’Israël s’exclame avec admiration : « Quelle est la grande nation dont les dieux se fassent aussi proches que le Seigneur notre Dieu l’est pour nous chaque fois que nous l’invoquons ? » (Dt 4, 7) Israël découvre avec émerveillement combien le Dieu qui s’est révélé à lui s’est manifesté comme un Dieu proche : un Dieu qui n’est pas indifférent, absent ou lointain, mais un Dieu qui entre dans l’histoire des hommes, veut les rencontrer, dialogue avec eux, noue avec eux une alliance d’amour. Dans l’envoi de son Fils, le Père manifeste jusqu’où va cette proximité avec les hommes. Saint Jean nous dit : « Le Verbe s’est fait chair, il a dressé sa tente parmi nous. » (Jn 1, 14) Notre Dieu est celui qui a planté sa tente parmi nous. L’incarnation n’est pas la fantaisie d’un Dieu qui serait venu faire un petit tour sur la terre pour voir ce qui se passe puis serait retourné dans sa béatitude divine. Même si après sa mort, le Christ ressuscité et exalté est remonté vers le Père, il ne déserte pas l’histoire des hommes. Par le don de l’Esprit, il y reste particulièrement présent : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (Mt 28, 20) Et c’est chaque jour qu’il veut par l’Esprit saint planter sa tente parmi nous ou plus exactement en nous, en chacun d’entre nous, en chacune de nos vies. Plus d’une fois, saint Jean nous dit que le Seigneur veut demeurer en nous : « Si quelqu’un m’aime, dit Jésus, il observera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous établirons chez lui notre demeure. » (Jn 14, 23) Selon la foi chrétienne, le véritable adorateur est donc celui qui accueille, au jour le jour, dans sa vie le Dieu Père, Fils et Esprit. C’est celui qui entend sa voix et ouvre la porte de son cœur : « Voici que je suis à la porte et je frappe ; chez celui qui entend ma voix et qui m’ouvre, j’entrerai et nous mangerons en tête-à-tête, lui avec moi et moi avec lui. » (Ap. 3, 20)

Et quand le Seigneur vient, il vient avec la force transformante de son amour. Le cœur du message du Christ dans l’Evangile n’est-il pas de dire à chacun : Tu es aimé. Qui que tu sois, dis-toi que tu es aimé : tu es le fils, la fille, bien-aimé(e) du Père. Tu es unique à ses yeux. Laisse-toi aimer. Accueille cet amour en toi. Laisse-le demeurer en toi et tu verras combien cet amour est puissance d’illumination (il éclaire ta route et donne un sens à ta vie), de guérison (il peut guérir les blessures secrètes que tu portes en toi), de confiance, de paix et de joie. Cet amour sera en toi comme une force qui te permettra de tenir bon dans les difficultés, comme un courage qui te donnera la force intérieure de témoigner, même dans un milieu hostile. Cet amour enfin, qui est une participation au feu de l’amour divin, t’aidera à aimer, à aimer généreusement, à te donner toi-même.

Etre adorateur, c’est donc tout d’abord faire l’expérience de ce regard d’amour du Christ qui nous aime au plus profond de nous-mêmes, de cet amour du cœur du Christ qui est pour nous une puissance permanente de recréation et de transformation. L’adorateur est celui qui a trouvé une source d’eau vive en s’en désaltère quotidiennement..

Mais le véritable ordinateur est aussi celui qui, accueillant cet amour de Dieu, répond à cet amour.

2) AIMER DIEU

Cet amour dont nous sommes aimés, chacun, fait naître en nous l’action de grâce et l’émerveillement. On ne peut aimer sans s’émerveiller devant la grandeur de Dieu et devant toutes les marques de son amour. Devant la splendeur de la création ( « Car la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur Auteur » (Sg 13, 5) et Ps 8), devant ses propositions d’Alliance, devant le don de son Fils, devant son Amour qui nous rejoint et dont saint Paul nous dit que rien ne pourra nous en séparer : « Oui, j’en ai l’assurance, ni mort ni vie, ni anges, ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur. » (Rm 8, 38-39), oui, devant tout cela naissent l’émerveillement et l’action de grâce. C’est cet émerveillement qui nous fait « sanctifier le nom de Dieu » et demander comme dans le Notre Père qu’il soit sanctifié par tous, c’est-à-dire, invoqué, béni, loué et adoré dans tout l’univers. Rappelons-nous que nous ne sommes pas les prosélytes d’une doctrine à inculquer mais les porteurs d’une invitation à venir se désaltérer à une source.

De l’expérience d’être aimé naît le désir de répondre à cet amour par notre propre amour du Seigneur et y répondre de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre pouvoir (cf. Deut. 6, 5 et Mt 22, 37) Nous redisons à Dieu notre foi, notre confiance, notre amour, notre désir de vivre profondément lié à lui comme le sarment à la vigne.

Cet amour pour Dieu, nous avons sans cesse à le recevoir de Dieu lui-même comme un fruit de l’Esprit. Il nous faut rester branchés sur Dieu. Il est nécessaire pour cela de nous laisser irriguer par Dieu, ressourcer par lui. Cela nous appelle à être fidèles à ces rendez-vous que Dieu nous donne que sont la prière (des moments de prière, d’oraison, de ressourcement et de halte spirituelle), l’écoute et la lecture des Ecritures (qui viennent nourrir notre foi si on les lit comme ce lieu où Dieu nous parle aujourd’hui) et la participation à l’Eucharistie, où le Christ par sa présence réelle parmi nous ne reste pas simplement avec nous mais en nous. Il ne peut pas y avoir d’adoration sans ces temps de ressourcement. Je pense tout particulièrement à l’importance de ce creuset de l’adoration qu’est l’adoration eucharistique. Le pape Jean-Paul II a particulièrement insisté pour qu’on la redécouvre comme ce lieu où nous sont manifestés cette présence du Seigneur parmi nous, cet amour qui s’ouvre à tous et veut être accueilli par chacun, ce cœur du Christ qui a livré sa vie pour tous les hommes.

Etre fidèle à ces temps de rencontre et de ressourcement avec le Seigneur demande un choix, un désir arrêté que Dieu soit le premier servi. Cela entraîne souvent un vrai combat spirituel. Dans la Bible, le désir d’aller voir les idoles qui semblent plus immédiatement séduisantes s’accompagne d’un éloignement, au moins du cœur, du Dieu d’Israël. Ce qui fait dire à Dieu en Jérémie : « Ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive pour se tailler des citernes crevassées qui ne tiennent pas l’eau. » (Jr 2, 13) Nous aussi, nous pouvons être tentés de nous éloigner de Dieu, d’aller voir ailleurs, de rechercher d’autres sources dont nous pensons qu’elles combleront notre cœur : l’argent, la réussite sociale, la recherche, la consommation...Tout cela risque de nous détourner de Dieu, de nous fasciner et de nous faire renoncer à l’adoration. Demandons à l’Esprit de Dieu de nous fortifier dans la lutte. N’est-ce pas ce que nous demandons dans le Notre Père quand nous disons à Dieu de ne pas nous « soumettre à la tentation », de ne pas nous y laisser succomber ?

3) AIMER AVEC DIEU

On ne peut aimer Dieu, nous dit l’Ancien Testament, sans obéir à sa loi et pratiquer ses commandements. On ne peut aimer le Christ sans mettre en œuvre sa Parole, sans vivre selon l’Esprit de l’Evangile. Celui-ci implique une logique de vie. Saint Paul nous dit qu’il faut choisir entre vivre selon la chair et vivre selon l’Esprit. Vivre selon la chair, c’est vivre en se mettant au centre, en se centrant sur nous-mêmes, en ne recherchant que la satisfaction de nos intérêts et de nos besoins, en réduisant l’autre à n’être qu’un objet dont je me sers ou un ennemi à combattre. Vivre selon l’Esprit, au contraire, implique un décentrement de soi-même, un accueil, un amour de l’autre. Paul dira : « Le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi. » et il ajoute : « Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit. » (Gal. 5, 22-23 et 25)

Vivre selon l’Esprit n’est pas d’ailleurs en rigueur de terme l’obéissance à une loi ou si elle l’est, c’est l’obéissance à la loi de l’amour. En effet, on ne peut être aimé sans sentir en soi cet appel profond à aimer. L’Evangile souligne souvent cette dynamique de l’amour : on ne peut être pardonné sans pardonner à notre tour. On ne peut se découvrir comme les enfants bien aimés du même Père sans se découvrir comme frères et sœurs appelés à s’aimer. Saint Jean donnera d’ailleurs l’amour des frères comme le critère-même que nous sommes bien branchés sur Dieu et que son amour est en nous : « Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres car l’amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu. Qui n’aime pas n’a pas découvert Dieu, puisque Dieu est amour. » (1 Jn 4, 7-8)

Le vértable adorateur est celui qui ne sépare pas amour de Dieu et amour du prochain, qui vit inséparablement une passion pour Dieu et une passion pour l’homme. Il est celui qui se laisse toucher avec le Christ (et en lui) par cette vue des foules « harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de bergers » (Mt 9, 36) Le véritable adorateur, tel que Dieu le veut, ne peut pas ne pas avoir comme le Christ, comme le Père lui-même, des entrailles de miséricorde.

Je dirai en terminant qu’entrer dans une attitude d’adoration, c’est entrer dans une expérience de joie, de paix, de confiance totale en Dieu et d’action de grâce. C’est celle que je vous souhaite à tous, c’est celle que nous allons maintenant demander à Dieu dans cette eucharistie qui concluera notre rencontre.

« Amen ! Louange, gloire et sagesse, action de grâce, honneur, puissance et force à notre Dieu pour les siècles des siècles ! Amen ! » (Ap 7, 12)

+ Jean-Pierre RICARD Archevêque de Bordeaux

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