Catéchèse du 18 août. Thème : "Rencontrer le Christ dans l’Eucharistie"

Mgr Vingt-Trois, Archevêque de Paris

vendredi 19 août 2005



TOMBER A GENOUX.

Avec les mages, nous avons cheminé jusqu’au seuil de la grotte de Bethléem. Avec eux, nos yeux se posent sur le tableau qui s’offre à nous. Voulez-vous pendant quelques instants que nous regardions, par les yeux du cœur, ce qui nous est proposé et que nous entrions dans la démarche de nos trois rois mages ?

Ils cherchaient « le roi des Juifs qui vient de naître » et, tout naturellement, ils l’ont cherché dans les palais royaux de la capitale des Juifs, Jérusalem, où il était inconnu. Ils ont poursuivi leur chemin et les voici devant cette grotte de bergers devant un couple de pauvres gens groupés autour d’un nouveau-né couché dans une mangeoire.

La confiance de ces hommes en leur étoile est telle qu’ils ne mettent pas un instant en doute la réalité à laquelle ils sont confrontés et qui est si éloignée de leur imagination sur un nourrisson royal. Sans que les évangiles ne nous rapportent aucune trace d’hésitation, « ils se prosternèrent et l’adorèrent. »

Nous voici, nous aussi, arrivés devant l’enfant nouveau-né et, comme les mages, nous sommes invités à une première attitude : accepter la réalité en faisant le deuil de nos images préconçues. Chacune et chacun d’entre vous avait des attentes par rapport à ces Journées Mondiales de la Jeunesse. Ce sont ces attentes qui vous ont permis de vous décider et de vous mettre en route. Vous aussi, vous cherchiez un roi des Juifs. Vous aussi, il vous faut maintenant ouvrir les yeux sur ce qui vous est donné à voir et à vivre. Il n’y a ici rien de sensationnel ni rien d’éblouissant. Il n’y a que la banalité du quelques jours à vivre dans les incommodités et l’inconfort et à découvrir comment Jésus se fait connaître dans ce côtoiement quotidien et ces fatigues journalières. Il ne s’impose pas à vous par la puissance ni la richesse de son entourage, mais il se propose dans la pauvreté et la précarité de son humanité.

Ensuite, avec les mages, nous sommes invités à l’adorer. Peut-être ce mot ne vous est-il pas très familier ? Ou peut-être l’est-il trop ? On entend si souvent dire : « J’adore », à propos de tout et de n’importe quoi que c’en est devenu un terme banal qui ne veut plus dire grand chose. Il nous faut découvrir ou redécouvrir le sens du mot et l’attitude qui y correspond. Détaillons un peu. Se prosterner, c’est d’abord un geste physique par lequel notre corps s’incline jusqu’à terre et manifeste ainsi respect et vénération.

Dans les évangiles, nous voyons de nombreux exemples de cette attitude. Après la pêche miraculeuse, saint Luc nous dit : « A cette vue, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus en disant : ‘Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur.’ » (Luc 5, 8). Et dans le même chapitre de l’évangile de Luc nous voyons un homme couvert de lèpre qui se trouvait là. « A la vue de Jésus, il tomba la face contre terre et lui adressa cette prière : ‘Seigneur, si tu le veux tu peux me purifier.’ » (Luc 5, 12). Ou encore, nous connaissons bien la scène du repas chez Simon le Pharisien, quand la pécheresse « aux pieds de Jésus, (elle) se mit à baigner ses pieds de larmes ; elle les essuyait avec ses cheveux, etc... » (Luc 7, 38).

L’homme moderne n’est pas très familier de cette attitude de prosternation. Conscient d’être le prototype achevé de l’évolution technologique et humaniste, il doute qu’il puisse exister quelqu’un ou quelque chose qui justifie qu’il s’incline ou qu’il se prosterne. Maîtres du monde et des éléments, nous savons nous tenir debout par nous-mêmes, mais nos reins se sont ankylosés et notre échine est devenue raide : nous n’aimons pas nous agenouiller et encore moins nous prosterner. Nous trouvons cela humiliant.

Pire encore. Devant qui sommes-nous invités à nous prosterner ? devant un enfant nouveau-né, couché dans une mangeoire. Comme si le Dieu tout-puissant pouvait se manifester dans ce signe de la faiblesse et de la dépendance extrêmes ! A la rigueur, nous comprendrions de nous incliner devant un puissant de ce monde ; ou devant un grand chercheur qui travaille au bien de l’humanité ; ou devant un virtuose des arts ; ou devant une star du sport, bref, devant quelqu’un qui mérite considération. Mais devant un enfant nouveau-né on ne se prosterne pas. On peut être ému et attendri mais pas respectueux !

Revenons à nos mages. Que font-ils une fois prosternés ? Ils lui rendent hommage. Ils l’adorent. en quoi consiste cette adoration ou cet hommage ? Il y a d’abord un regard d’admiration, ils contemplent et se réjouissent de ce qu’ils voient. Il y a aussi un acte d’offrande. Ils lui donnent les présents qu’ils ont apportés : de l’or, de l’encens et de la myrrhe, symboles de leurs richesses. Quel hommage pouvons-nous apporter aujourd’hui ? L’hommage de ces jours que nous consacrons à la vie dans le Christ, l’hommage de ce que nous faisons de bien dans notre vie, de nos talents, de notre travail. L’hommage même de notre faiblesse, car nous n’avons pas tous de l’or, de l’encens ou de la myrrhe à présenter. Mais le peu que nous avons, nous pouvons l’offrir et ce peu, c’est nous-mêmes. Aujourd’hui, Jésus de Nazareth, petit enfant, méconnu des hommes, nous voulons te faire l’hommage de chacune de nos vies. Bienvenu au pays des adorateurs !

Mais cet enfant qui nous est présenté par Marie et par Joseph, nous savons que ce n’est pas un enfant ordinaire, du moins sa vie ne sera pas ordinaire. La faiblesse dans laquelle il se présente à sa naissance annonce déjà la faiblesse qu’il montrera au moment de sa mort. A peine les mages sont-ils repartis que déjà les puissances de mort vont se mettre à sa poursuite par le massacre des enfants de Bethléem. Les évangiles nous annoncent ainsi que sa vie tout entière sera un signe de contradiction. Il deviendra l’ennemi à abattre. Mais, de même que nouveau-né il est livré aux mains des puissants, de même au moment de l’épreuve, il sera livré aux mains des bourreaux.

L’offrande de sa vie dès la naissance pour le salut du monde va s’accomplir dans sa mort sur la croix qui sera l’expression suprême de son amour du Père et de son amour pour les hommes. Par les récits des évangiles, nous apprenons que le don qu’il fait de sa vie a une portée universelle. Il ne donne pas sa vie pour quelques personnes qu’il connaît et qu’il veut aider. Il donne sa vie pour tous les hommes, pour la multitude. Comment le don qu’il fait de lui-même de Bethléem à Jérusalem va-t-il atteindre l’humanité entière et ne pas rester un événement confidentiel, connu des quelques milliers de personnes qui en eu une expérience directe ? ce sera la mission de l’Église qu’il a fondée et qu’il envoie en mission pour porter la Bonne Nouvelle à toutes les nations, à travers l’espace et le temps.

Nous savons bien que la prétention de l’Église d’avoir cette mission à accomplir peut être contestée. Elle l’a été. Elle l’est. Elle le sera toujours. Comment vivons-nous nous-mêmes cette contestation ? Car, il faut bien le reconnaître, cette contestation n’est pas seulement le fait des ennemis de l’évangile. Elle est aussi une contestation qui habite nos cœurs et nous incite à douter de la mission de l’Église et à ne voir en elle qu’une organisation comme les autres. Une O.N.G. parmi tant d’autres, dont les messages et l’action ne nous paraissent pas garantis par le sceau de la mission divine.

Comment Pierre et les autres disciples vont-ils acquérir la certitude que leur mission vient bien du Christ et donc de Dieu ? Comment vont-ils oser affronter l’empire romain à mains nues, par la seule force de le parole qui leur a été confiée. Comment vont-ils comprendre qu’ils n’ont pas été seulement des spectateurs qui témoignent de ce qu’ils ont vu, mais bien des associés directs à la mission de Jésus sous la puissance de son Esprit ?

Au moment de les quitter, au cours du dernier repas qu’il a pris avec eux, les évangiles, chacun selon sa manière, nous montrent comment Jésus ne se contente pas de les envoyer. Il les rend participants directs de son sacrifice et de sa mission en leur partageant le pain et le vin. « Prenez et mangez en tous, ceci est mon corps livré pour vous. » « Prenez et buvez en tous, ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. Vous ferez cela en mémoire de moi. »

En leur donnant son corps à manger et son sang à boire il les fait réellement communier au sacrifice qui sera consommé le lendemain. Et il leur donne la capacité de faire entrer les hommes dans cette alliance nouvelle. Le sacrement de l’Eucharistie, institué par Jésus, est la possibilité donnée à toutes les générations de communier à son sacrifice et donc d’être réconciliées en son sang. Mais pour que cette participation au sacrifice du salut soit effective et efficace, il ne suffit pas de raconter le récit de la dernière Cène. Il ne suffit pas de faire mémoire des événements et de s’y associer par le souvenir ou l’évocation, il faut que cette communion soit authentique. Il faut que ce pain que nous mangeons et cette coupe à laquelle nous buvons soient réellement le corps et le sang du Christ. Il faut qu’il y soit réellement présent.

C’est donc la mission première du ministère apostolique, reçu par le don de l’Esprit aux Apôtres le jour de la Pentecôte et transmis par l’imposition de leurs mains aux hommes qu’ils ont choisis, d’être le garant de cette présence réelle du Christ à son Église. Sans ce ministère apostolique, aujourd’hui le ministère des évêques et des prêtres, il n’y a pas d’Eucharistie possible. Il n’y a pas de garantie de la communion au Christ ressuscité. Il n’y a d’ailleurs pas non plus aucun autre sacrement ; ni le baptême, ni la Réconciliation qui le renouvelle, ni la Confirmation qui l’accomplit, ni le Mariage, ni le Sacrement des malades.

Quand vos évêques et vos prêtres appellent de jeunes hommes à s’interroger gravement pour savoir s’ils sont appelés à ce ministère peut-être avez-vous tendance à vous demander s’ils n’exagèrent pas un peu et si c’est bien indispensable. Mais, si, dans nos pays, l’urgence de répondre à cet appel est moins ressentie, on peut aussi se demander si ce n’est pas le reflet d’une vie chrétienne qui fait peu d’usage des sacrements. Si vous vous confessez rarement, si vous n’allez à la Messe que très épisodiquement, avez-vous donc tellement besoin de prêtres pour vous réconcilier et pour vous donner la communion ? Or, c’est toute notre Église qui est sacrement, signe et présence de Dieu à la vie des hommes. Bienvenu au pays de la vie sacramentelle !

Pendant ces quelques jours des Journées Mondiales de la Jeunesse, vous avez l’occasion de vivre cette réalité sacramentelle d’une façon plus intense. Vous pouvez vous confesser à loisir, participer chaque jour à l’Eucharistie et prendre conscience de la richesse que représente pour nous l’Église sacrement du Christ. N’ayez pas mauvaise conscience de manger quand on vous offre le pain de la vie ni de vous réconcilier quand on vous offre le pardon. N’ayez pas l’idée étrange de jeûner aujourd’hui parce que vous ne savez pas si vous pourrez manger demain. Comme Dieu au désert a donné chaque jour la manne nécessaire pour la journée, comme il nous accorde le pain de chaque jour que nous lui demandons, de même il trouvera les moyens de nous proposer sa nourriture dans les semaines et les mois qui viennent, comme il le fait aujourd’hui.

Parce que nous croyons à la réalité et à l’actualité de la présence du Christ ressuscité sous les apparences du pain et du vin, nous célébrons cette Eucharistie avec respect et vénération. De même que les mages ont accepté de reconnaître le roi des Juifs dans cet enfant nouveau-né, de même sous la faible matière du pain azyme et du vin nous reconnaissons le Christ Seigneur. De même qu’ils l’on vénéré dans la grotte de Bethléem, nous le vénérons dans chacune de nos Eucharisties. Nous le vénérons par les attitudes de nos corps et par l’attitude de nos cœurs qu’elles expriment. Nous le vénérons en nous prosternant devant lui et en lui faisant l’hommage de nos vies.

Nous l’adorons à la Messe quand le prêtre nous présente son corps et son sang. Nous l’adorons quand nous nous approchons pour le recevoir dans nos mains ou dans notre bouche. Nous l’adorons quand il est exposé dans les églises pour que nous lui exprimions notre amour. Nous l’adorons quand nous prions devant le tabernacle où est gardée la réserve pour la communion des malades.

Pour finir revenons quelques instants à Bethléem et regardons Marie qui admire son enfant. Evidemment elle l’admire comme toute mère admire son enfant nouveau-né qui est forcément le plus beau du monde. Mais déjà dans son regard de mère, il y a l’adoration pour celui dont elle sait qu’il lui fut donné comme fils par Dieu lui-même. Au terme du récit sur l’enfance de Jésus, saint Luc nous dit que Marie « gardait toutes ces choses et les méditait en son cœur. »

Prions Marie qu’elle nous apprenne à contempler et à adorer Jésus présent en son Eucharistie.

+ André VINGT-TROIS Archevêque de Paris

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